La revue se propose d’alimenter une réflexion pour donner au développement durable un contenu véritablement civilisationnel. Chaque numéro (trois par an) est élaboré avec l’appui d’un Comité d’orientation et de rédaction.
Dans ce premier numéro est proposé un dossier phare autour de la thématique « Penser le développement durable » ; une rencontre avec le philosophe Dominique Bourg, professeur à l’Institut de politiques territoriales et d’environnement humain de Lausanne ; un entretien avec Daniel Cohn-Bendit, député européen ; un article sur l’histoire du développement durable avec la revue Aménagement et Nature.
Éditorial
Le développement durable : une pensée, une culture, une civilisation
Si nous avons, de façon un peu provocante, donné à cette revue le titre de Vraiment durable c’est que nous croyons que la notion de développement durable, après un parcours local et international de plus de vingt ans, doit à la fois être sauvegardée et régénérée pour qu’elle puisse enfin exprimer son contenu civilisationnel.
Sauvegardée, car les auteurs du rapport Brundtland avaient bien identifié les facteurs déterminants d’un avenir viable pour l’humanité du XXIe siècle : la prospérité économique, le bien-être social et la protection de la biosphère. Nul n’a proposé depuis une meilleure communauté d’idéaux reliant l’exigence de liberté et de progrès humain apparue au XVIIIe siècle et les aspirations et conquêtes en matière de bien-être collectif du XIXe siècle avec la vigilance indispensable sur l’utilisation des ressources naturelles, dans un approfondissement éthique de la responsabilité de chacun et de tous.
Régénérée, car le concept de développement durable a connu, après des débuts timides, un engouement médiatique qui l’a transformé en slogan, instrumentalisé, voire détourné. Même si son utilité est incontestable en ce qu’il a permis de sensibiliser les dirigeants et la société civile au caractère précaire des choix faits en matière économique, il peut paraître aujourd’hui « usé » et devoir laisser la place à des notions plus adaptées dans la sphère économique, comme la responsabilité sociale et environnementale (RSE), même si celle-ci témoigne d’une moindre ambition pour l’avenir global de la planète.
Or, dans un monde où les idéologies ont disparu au profit d’une pensée hésitante, souvent unique, le développement durable nous semble un fil dont il faut tirer toutes les incarnations et les interprétations. Car derrière cette notion, se joue la conception que les différentes civilisations mondiales ont de la nature, du progrès, de l’humanisme.
Ou bien le développement durable a, au fil des conférences de Stockholm – où il n’était pas encore conceptualisé –, de Rio, de Johannesburg, de Copenhague, de Durban, acquis le rang d’un concept théorique et opératoire, d’une vraie proposition pour l’avenir, ou bien il doit aider à en forger un, utile pour ce passage si délicat que va devoir franchir l’humanité au XXIe siècle.
Pour ce faire, nous avons décidé d’inviter des intellectuels et des personnalités engagées à s’approprier ce questionnement, qui, au contraire de beaucoup d’autres pays, ne semble pas les mobiliser. La France, pays de culture, n’a jamais surmonté le schisme du XIXe siècle entre la science et la culture, alors qu’elle a « donné » ou accueilli les philosophes et penseurs les plus précurseurs de la réflexion écologique. Faut-il citer Serge Moscovici, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Jean Chesneaux, André Gorz, Michel Serres ou Edgar Morin ? Mais aujourd’hui, il est très difficile de nourrir un débat intellectuel rationnel sur les questions de durabilité, car s’opposent les pourfendeurs d’une écologie radicale qui, selon eux, confisquerait les libertés, nierait les avancées du progrès scientifique et nourrirait les peurs, et les défenseurs éclairés d’une planète dont les signes d’épuisement seraient reconnus par eux seuls.
Le développement durable a pu être un nouveau socle commun de discussion, en ce qu’il a permis de dépasser les reproches faits, de manière souvent injuste, à beaucoup d’écologistes : préférer une planète déserte à une planète humaine. Cependant, faute d’être conceptualisé et enraciné dans les grandes questions culturelles et philosophiques, il s’est fait happer par la banalisation médiatique.
Pourtant, de très nombreux universitaires approfondissent cette notion et la société civile comme les décideurs s’y réfèrent. Au moment où le développement durable devient presque populaire, il ne faut surtout pas l’abandonner au zapping général et destructeur. Il est riche de cinquante ans de réflexions, d’échanges et de constructions concrètes. Il est porteur d’une interrogation sur le temps, la finitude, l’adaptation des espèces – en particulier la nôtre. Il relaie la grande interrogation philosophique sur la nature et peut fonder un humanisme nouveau pour cette « multitude » que nous sommes désormais. Comme le dit très bien l’un des membres de notre comité de rédaction, Bernard Perret1, le développement durable a besoin d’intelligence écologique et de culture de complexité.
Chaque numéro de la revue, ouverte à toutes les sensibilités et nationalités, comportera un dossier phare lié au développement durable, des entretiens avec des intellectuels, des politiques, des scientifiques et des décideurs économiques, mais aussi un regard historique car, selon nous, le développement « vraiment durable » est une nouvelle Encyclopédie qui doit s’enrichir des expériences les plus diverses.
Que toutes les personnalités et partenaires qui ont bien voulu appuyer de leur nom, de leur soutien, de leur réflexion notre projet soient chaleureusement remerciés pour leur engagement et leur marque de confiance.
Que Gilles Berhault, président du Comité 21 et son équipe, Charles- Henry Dubail, président de Victoire Editions, tous deux codirecteurs de publication, Patricia Aderno, vigilante et passionnée secrétaire de rédaction soient remerciés de m’accompagner dans cette aventure que je conçois comme une petite pierre utile pour surmonter les contradictions et multiples crises que nous traversons.
Bettina Laville [1]
Directrice de la rédaction
Éclairer la route du développement durable
Le Comité 21, Comité français pour le développement durable, a initié et accompagne depuis plus de quinze ans les évolutions du développement durable en France. C’est une structure associative totalement indépendante ; 460 organisations en sont les membres engagés. Sa grande originalité, y compris sur le plan international, est de regrouper toutes les parties prenantes du développement durable, structures publiques et privées, pour une collaboration active. Il est organisé en quatre collèges : entreprises, collectivités territoriales, associations, institutions-médias-enseignement.
Le Comité 21 reste convaincu que le développement durable est une part importante de la réponse aux mutations et crises actuelles, qu’il est la grille d’analyse et d’actions du XXIe siècle. Aucune autre démarche ne permet de mettre en cohérence solidarité humaine et conservation de la biosphère, dans un cadre novateur de réflexion et d’action, quand il n’est pas seulement un axe de communication.
Après ces années au service de tous nos membres, mais aussi de l’ensemble de la société, nous devons éclairer intellectuellement notre route. Le monde a engagé une transformation immense ; les transitions sont culturelles autant que technologiques ; nous avons besoin de prendre le temps de l’écoute des apports des sciences humaines. Dans le film Indiana Jones et la dernière croisade, le héros, archéologue et professeur, dit à ses élèves : « Des faits, l’archéologie ce sont des faits ! Si certains cherchent la vérité, il y a un cours de philosophie au fond du couloir. » Le Comité 21 veut aller au fond du couloir !
Chacun, en effet, vit un monde d’accélération permanente et de déséquilibres périlleux. Nous sommes spectateurs, mais nous produisons des messages. Les peurs sont collectives mais les contributions de chacun peuvent devenir des remèdes. Nous sommes sept milliards, susceptibles d’en produire, bientôt beaucoup plus, avec deux milliards de nouveaux urbains dans les trois prochaines décennies, avec une espérance de vie de plus en plus grande et une moyenne d’âge de plus en plus basse.
Les questions qui se posent sont nombreuses tant cette nouvelle approche de l’humanité nous transporte dans un monde du complexe et de l’incertain. Il nous semble donc que l’urgence du développement durable est d’accompagner et de soutenir une réflexion sur la modernité qui ne peut qu’aboutir à la construction d’un humanisme nouveau.
C’est pourquoi le projet de revue de l’une de nos trois fondatrices, Bettina Laville, nous a enthousiasmés. C’est l’opportunité de donner au Comité 21, sur le chemin de ses vingt ans, une feuille de route nouvelle et de proposer à ses membres des outils conceptuels pour affronter les métamorphoses que nous devons, non pas subir, mais assumer pleinement.
Merci à tous ceux qui soutiennent et soutiendront cette revue importante.
Gilles Berhault [2]
Président du Comité 21, codirecteur de publication
Acheter Vraiment Durable
Edité par Victoires Editions, le numéro 1
(Hiver 2011-2012, ISBN : 978-2-35113-129-9, 160 pages, 25 €).









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